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Les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts : un régime juridique inadapté face aux réalités scientifiques

Publié le 14 avril 2026

Chaque année, 1,7 millions d’animaux sont abattus dans le cadre de la lutte contre les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (ESOD). Cette lutte se révèle pourtant inefficace selon les scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN).

Les ESOD (anciennement nuisibles) sont des espèces catégorisées par le droit français comme des animaux pouvant être détruits par un particulier si elles ont été préalablement classées sur l’une des trois listes arrêtées par le ministre de la chasse : 

  • Le premier groupe liste les espèces non indigènes au niveau national (vison d’Amérique, raton laveur, rat musqué…) ;
  • Le deuxième groupe liste des espèces indigènes pour une période de trois ans (corneille noire, renard roux, fouine…). Chaque département sélectionne ensuite les espèces qu’il souhaite classer en tant qu’ESOD sur son territoire ;
  • Le troisième groupe liste des espèces indigènes au niveau national (le sanglier, le pigeon ramier et le lapin de garenne). 

Des associations de protection de l’environnement militent pour que la liste soit réduite, voire supprimée. La martre des pins a par exemple été déclassée dans les 26 départements où elle était considérée ESOD grâce à la décision du Conseil d’État du 13 mai 2025.

Le classement de certaines espèces animales en ESOD du groupe 2 est ainsi critiqué pour plusieurs raisons : le nombre d’espèces qu’il réunit (huit), l’absence de prise en compte des services rendus par les espèces concernées, l’insuffisance du système des déclarations de dégâts, la légèreté de la procédure de classement… Surtout, la science montre que le régime juridique ne permet pas d’atteindre le but recherché : le régime des ESOD ne réduit pas les dégâts occasionnés par ces mêmes ESOD.

L’étude scientifique du MNHN, publiée le 09 mars 2026, prouve que le régime « ne permet pas de réduire les dommages économiques imputés [aux ESOD de groupe 2], ni de réguler les populations en question, et révèle que cette politique coûte huit fois plus que les dégâts déclarés ».

Pour établir ces résultats, les scientifiques ont utilisé les données officielles du ministère de l’environnement sur sept ans (regroupant les dégâts déclarés et les destructions d’espèces dans toute la France).  « Nous n’avons pas pu établir de lien entre les efforts de contrôle et l’évolution des coûts des dommages déclarés. Inversement, la réduction voire l’annulation de ces efforts n’augmente pas les dommages ».

D’abord, l’étude estime à 103–123 millions d’euros par an le coût des abattages, et seulement à 8–23 millions d’euros le coût des dégâts. Selon Frédéric Jiguet, chercheur, « cette politique présente un bilan économique déficitaire. Nous pourrions mettre un huitième de cet argent dans un fonds d’assurance pour les agriculteurs, ce qui économiserait des millions d’euros ». De plus, les scientifiques ont observé que « les départements où les dégâts étaient élevés durant une période donnée ne sont pas ceux où les abattages se sont intensifiés les années suivantes ». 

Surtout, ils et elles concluent qu’abattre des animaux ne réduit pas les dégâts causés l’année suivante. Dans certains territoires, l’effet est totalement inverse, et c’est notamment le cas pour l’étourneau sansonnet ou le geai des chênes. « Cela ne signifie pas que la destruction provoque directement les dégâts, mais cela suggère encore une fois qu’elle ne les empêche pas ».

Enfin, l’étude pointe, comme le faisait déjà la doctrine juridique, le manque de prise en compte des services rendus par les espèces. Les oiseaux dispersent les graines, et les prédateurs, comme le renard et les mustélidés, se nourrissent de rongeurs.

Tout comme les auteurs du rapport de l’Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable, publiée en décembre 2024, qui préconisaient la « refonte de l’approche française », les scientifiques prônent la prévention : aménagement agricole, dispositifs dissuasifs ou d’effarouchement, protection des semences avec un enrobage spécial… 

« L’objectif de la politique publique n’est pas de tuer des oiseaux et des renards, mais de réduire les pertes économiques et d’assurer de meilleurs revenus aux agriculteurs, a précisé Frédéric Jiguet. Il est urgent de réviser cette politique qui ne fonctionne pas et de trouver des solutions efficaces […] ».

 

Sources :